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Nouvelle Lune en Gémeaux : Rangoumée !

  • Photo du rédacteur: Heather Held
    Heather Held
  • 14 juin
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 15 juin

Ma grand-mère avait un mot qui n'existe pas dans le vocabulaire français.


Quand elle avait mangé trop de chocolat et, dans le canton de Vaud en Suisse, on mange souvent un peu trop de chocolat, elle posait la main sur son ventre et soupirait : « Je suis rangoumée. »


Rangoumée. Cette nausée légère d'avoir pris trop de douceur. Pas écœurée car écœurée est trop fort et trop définitif. Rangoumée : le corps qui murmure c'était trop, la douceur était devenue lourdeur.


Cherchez ce mot dans le dictionnaire. Il n'y est pas. C'est un survivant du patois, cette langue que l'on a interdite à nos arrière-grands-parents, et qui a trouvé le moyen de passer en contrebande quelques-unes de ses perles à l'intérieur du français.


Ma grand-mère ne parlait plus le patois. Mais le patois, lui, parlait encore en elle. 


Gardez ce mot en bouche. Nous allons en avoir besoin. Car il décrit, mieux que tout le vocabulaire autorisé, l'état exact dans lequel nous met le monde numérique !



Les Gémeaux sont le signe du langage.


Ce lundi 15 juin, la Nouvelle Lune se forme à 24° des Gémeaux. Sedna y poursuit son entrée lente et abyssale, et Uranus y fait irruption comme un éclair de conscience collective. Et Cérès, la mère qui descend aux enfers pour reprendre ce qu'on lui a arraché, les rejoint à 7° du même signe.


Mercure, maître de cette lunaison, séjourne quant à lui en Cancer. Comme si la pensée elle-même cherchait à retrouver sa mémoire familiale. Comme si le langage rentrait à la maison pour y chercher ce qu'on lui avait pris.


Je discutais récemment avec un ami pompier qui revenait d'un incendie particulièrement violent à Bruxelles. Nous parlions du langage lorsqu'il m'a lancé cette phrase, comme on jette une allumette :


Si on parle français, on porte dans son sang la violence faite à nos ancêtres. [1]


J'ai pensé à nos grands-mères qui gardaient quelques mots de patois, à toutes les voix qui ont traversé l'histoire en se cachant. À ces femmes qui savaient encore le nom des plantes, la berceuse d'avant le français. Elles n'ont pas perdu ces mots, elles les ont enfouis, gardés au fond d'elles-mêmes.


Comme Sedna.


Sedna est la déesse inuite qui fut tranchée, jetée hors du bateau, les doigts coupés par son propre père, engloutie dans le noir glacé. Du fond de l'océan, elle est devenue la mère de toutes les créatures marines. Elle est le féminin démembré, devenu sacré par son démembrement même.


Nos grand-mères ont fait la même chose. On leur a coupé la langue ; alors elles ont enfoui leurs mots au fond.


Quand Sedna entre en Gémeaux, le signe de la parole, elle porte cette ancienne amputation au cœur du langage lui-même. Les traditions orales ont subi le même sort : arrachées non pas d'un bateau, mais d'une salle de classe, d'une chaire d'église, d'un décret gouvernemental. Le conte, la berceuse, le nom des plantes, la façon de nommer la douleur, tout ce qui vivait dans la voix et non sur le papier était à éliminer.


Le symbole sabian du 24° des Gémeaux illustre exactement cette image : un homme qui taille des palmiers. Le jardinier colonial, décidant quelle pousse est acceptable et laquelle est à tailler.


C'est très exactement ce que le français a fait.



LA LANGUE IMPOSÉE

Le français ne s'est pas répandu mais a été imposé, par humiliation et par punition.


1539 : l'ordonnance de Villers-Cotterêts. François Iᵉʳ impose le français dans tous les actes officiels. Premier coup de sécateur administratif.


1794 : en pleine Révolution, l'abbé Grégoire remet à la Convention son rapport, dont le titre mérite d'être lu lentement : Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française. [2]


Anéantir. Le mot figure dans le titre d'un document officiel. Pas « remplacer » ni « unifier ».

Anéantir.


Puis vint l'école. Pendant plus d'un siècle, dans les classes de Bretagne, d'Occitanie, du Pays basque, d'Alsace, on a pratiqué le symbole : un objet (un sabot, une pièce de bois) suspendu au cou de l'enfant surpris à parler sa langue maternelle. L'enfant ne pouvait s'en débarrasser qu'en dénonçant un camarade qui parlait patois à son tour. Celui qui portait le symbole à la fin de la journée était puni. [3]


On n'a pas seulement interdit ces langues, on a appris aux enfants à se surveiller les uns les autres et on a encouragé la délation. On a transformé la langue maternelle en objet de honte transmissible. Les Occitans ont un nom pour cette blessure : la Vergonha. La honte. [4]


Sur les murs des écoles du Midi, on pouvait lire cette consigne, restée dans les mémoires et sur au moins une photographie : « Soyez propres, parlez français. » La langue de la mère, rangée du côté de la saleté.


Et la Belgique, où j'écris ces lignes, connaît la même histoire avec sa propre brutalité. À l'indépendance de 1830, le français devient la seule langue officielle du pays, alors qu'il n'est parlé que par une minorité aisée. La grande majorité des Belges parlent des patois flamands, brabançons, wallons et picards. [5] Le français est d'emblée la langue du pouvoir, de l'école, de l'ascension sociale. Les autres n'ont pas de nom officiel. Ce sont des patois. Des façons de parler des gens sans éducation.


En Wallonie aussi, être surpris à parler wallon pouvait valoir une punition à l'école primaire. Cette politique sera relayée par les familles elles-mêmes qui, à partir des années 1920, cessent de transmettre le dialecte à leurs enfants. [6] La honte intériorisée fait le reste du travail.


Le français devient signe de distinction sociale entre la société « éduquée » et le peuple. [7] La langue maternelle devient marqueur d'infériorité.


Et la Suisse romande n'a pas été épargnée. Le canton de Vaud fut même précoce : dès le début du XIXᵉ siècle, le patois fut banni des écoles vaudoises. Aujourd'hui, il est considéré comme pratiquement éteint. Il reste quelques locuteurs en Valais, à Évolène. Et il reste des mots passés en fraude, cachés dans le français régional comme des graines dans l'ourlet d'un manteau d'exilé.


Rangoumée est l'un de ces mots. Quand ma grand-mère le disait, elle ne faisait pas du folklore. Elle parlait, sans le savoir, la langue qu'on avait confisquée à sa propre lignée. Le mot avait survécu à l'anéantissement programmé. Il avait trouvé refuge là où aucun décret ne pouvait l'atteindre : dans la sensation du corps.


On peut confisquer une langue. On ne peut pas confisquer le savoir qu'elle encodait, parce que ce savoir loge plus profond que le mot.


Il loge dans le corps.


Les patois étaient des langues orales, rythmiques, chantées autant que parlées. Elles vivaient dans le souffle, la poitrine, la résonance du diaphragme. Quand on les a fait taire, leur savoir n'a pas disparu. Il s'est compressé dans les fascias, les tissus, la mémoire de lignées entières. [8]


C'est pour cela que le travail sur le corps (somatique) ouvre ce que la thérapie par la parole ne peut pas atteindre. Le corps a gardé ce que la langue avait interdiction de dire.


Et le Nœud Nord en Poissons reçoit le carré exact d'Uranus, avec Sedna. Pas un trigone, pas une réception fluide, mais un arrachement. La rupture qui ouvre vers ce qui ne peut pas être nommé : le pré-verbal, l'imaginal, la transmission qui traverse toutes les frontières linguistiques. On ne descend pas dans ces eaux-là par choix. On y est précipité, les doigts tranchés, quand le langage autorisé ne suffit plus à tenir ce qu'on porte.


Revenons à Mercure, maître de cette lunaison. Nous l'avons laissé en Cancer, loin de ses Gémeaux. Regardons avec qui il s'y tient.


Il siège auprès d'Hygie, déesse de la santé sacrée, et de Jupiter, le grand amplificateur. Le messager du langage, entouré de la guérison et de l'expansion, dans le signe de la mère.


Le ciel nous dit que la guérison du langage est aussi une guérison de la mémoire. Mercure en Cancer nous demande de sentir où, dans le corps, la langue de nos ancêtres s'est réfugiée lorsqu'on la leur a arrachée.


Pour moi, elle s'était réfugiée dans le ventre d'une grand-mère vaudoise, entre deux carrés de chocolat.



LES MOTS VOLÉS

Et regardons ce mot chocolat qui vient du nahuatl, la langue de la civilisation aztèque que l'Espagne a démantelée. [9] Il a traversé l'Atlantique dans les cales des conquérants, en même temps que les fèves. La douceur et le butin, dans le même sac.


La langue française est pleine de mots arrachés à ceux qu'elle a fait taire...


Ouragan vient du taïno hurakán, divinité de la tempête d'un peuple des Caraïbes effacé en quelques décennies après l'arrivée de Colomb. [10]


Avatar vient du sanskrit avatāra : la descente d'une divinité dans un corps physique. Un concept au cœur de la cosmologie hindoue, devenu aujourd'hui notre photo de profil ou le personnage que nous habitons dans un jeu vidéo. Comme si nous avions gardé le mot, mais oublié le mythe. Nous continuons à créer des avatars. Simplement nous les faisons désormais descendre dans des écrans plutôt que dans des temples. [11]


Toubib et bled sont arrivés d'Algérie dans le barda des soldats coloniaux, pendant que là-bas l'école française reléguait l'arabe et le berbère au rang de langues étrangères sur leur propre terre.


Et algorithme, le mécanisme même qui décide aujourd'hui quelles voix sont amplifiées et lesquelles sont enterrées, vient du nom latinisé d'al-Khwarizmi, mathématicien persan du IXᵉ siècle. [12]


La langue qui a effacé les autres a toujours été nourrie par elles...



LES MOTS DISPARUS

George Orwell avait compris le mécanisme : pour empêcher une pensée, il suffit de faire disparaître les mots qui la rendent possible.


Dans 1984, il appelle cela le Newspeak, une langue délibérément appauvrie, conçue pour rétrécir l'espace de ce qui peut être pensé, jusqu'à ce que la rébellion devienne littéralement impensable, faute de mots pour la formuler.


En français, le mot est devenu novlangue en 1950, puis néoparler dans la retraduction de 2018. [13] Je ne peux m'empêcher d'y voir un paradoxe : même le livre qui nous met en garde contre les mots perdus doit être réécrit pour une langue qui a continué à perdre les siens.


Les réseaux sociaux ont créé leur novlangue : courte, accrocheuse, optimisée pour la dopamine...

Un slogan plutôt qu'un récit.

Une réaction plutôt qu'une réflexion.

Une image plutôt qu'une expérience.


Et peu à peu, certaines nuances disparaissent. Le français officiel ne possède pas de mot pour cette étrange nausée d'avoir absorbé trop de douceur artificielle, trop d'images, trop de bruit, sans avoir été véritablement nourri.


Le patois de nos ancêtres, lui, en avait un.


Rangoumée.


Aujourd'hui, je me demande si nous ne le sommes pas tous un peu…


Rangoumés de contenus, gavés de douceur compressée, et saturés de petites sucreries dopaminiques qui ne nourrissent rien.


Il y a quelque chose de profondément ironique dans cette histoire. Il aura fallu un mot presque disparu pour décrire ce malaise de notre époque.


Comme si les langues que nous avons voulu faire taire avaient gardé en mémoire des vérités que la nôtre ne sait plus dire.



CE QUE CETTE NOUVELLE LUNE DEMANDE

Cette Nouvelle Lune nous demande d'écouter la langue qui vit sous la langue.


Les Gémeaux sont les jumeaux. Deux voix.


Alors voici un petit rituel à deux temps pour cette Nouvelle Lune :


Premier temps : quel mot disait-on à la maison qu'on ne trouve dans aucun dictionnaire ? Un mot de patois, de dialecte, d'argot familial, ou un surnom oublié. Écrivez-le. Dites-le à voix haute. Remarquez où il atterrit dans votre corps.


Deuxième temps : prenez votre stylo de la main non dominante. Écrivez une phrase qui exprime une qualité que vous aviez enfant et que vous aimeriez pleinement réintégrer aujourd'hui. La main non dominante est plus lente, maladroite, plus enfantine, elle a tendance à dire la vérité.



Ce qu'on a cru engloutir continue de vivre sous les eaux et attend une voix pour remonter.


Bonne Nouvelle Lune en Gémeaux !


RÉFÉRENCES

[1] Les mots exacts de Nicolas Jalet, major des pompiers de Bruxelles : « Si nous parlons français, c'est qu'il s'est produit une sorte d'acculturation forcée chez nos ancêtres, un fait historique qui peut être comparé en quelque sorte à un viol. »


[2] Grégoire, H. (1794). Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française, présenté à la Convention nationale le 16 prairial an II (4 juin 1794).


[3] Sur la pratique du « symbole » (ou « signal », « la vache ») dans les écoles françaises : Broudic, F. (1995). La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours. Presses universitaires de Rennes.


[4] Sur la Vergonha : Lafont, R. (1971). Décoloniser en France. Gallimard.


[5] Langues en Belgique. Wikipédia : « Dans les années qui ont suivi l'indépendance du 4 octobre 1830, la seule langue officielle du pays était le français, alors parlé par une minorité aisée de la population ; la plupart des Belges parlaient alors des patois flamands, brabançons, wallons et picards. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_en_Belgique


[6] Les langues et la Belgique. Curieuses Histoires Belgique (2019). Sur la politique d'éradication du wallon à l'école et l'interruption de la transmission familiale à partir des années 1920. https://curieuseshistoires-belgique.be/les-langues-et-la-belgique/


[7] Français de Belgique. Wikipédia. Sur l'usage du français comme signe de distinction sociale entre la société « éduquée » et le peuple. https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ais_de_Belgique


[8] Levine, P.A. (1997). Waking the Tiger / Réveiller le tigre. Sur la mémoire somatique. Voir aussi : Van der Kolk, B. (2014). Le corps n'oublie rien (The Body Keeps the Score). Albin Michel.


[9] Dakin, K. & Wichmann, S. (2000). « Cacao and Chocolate: A Uto-Aztecan perspective ». Ancient Mesoamerica, 11(1), 55–75. Cambridge University Press.


[10] NOAA. « Hurricanes, Cyclones and Typhoons: What's in a Name? » Sur l'origine taïno du mot ouragan, passé en français via l'espagnol huracán.


[11] Merriam-Webster & Trésor de la langue française : avatar, du sanskrit avatāra, « descente », attesté en français dès le XIXᵉ siècle, popularisé numériquement par Snow Crash de Neal Stephenson (1992).


[12] Sur Muḥammad ibn Mūsā al-Khwārizmī (v. 780–850), mathématicien de la Maison de la Sagesse de Bagdad, dont le nom latinisé Algoritmi a donné « algorithme ».


[13] Orwell, G. (1949). Nineteen Eighty-Four. Traduction française d'Amélie Audiberti (1950, Gallimard), qui crée le mot novlangue ; retraduction de Josée Kamoun (2018, Gallimard), qui propose néoparler.




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